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Avant propos

Métamorphose

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Par cette phrase, désormais légendaire, commence la plus célèbre nouvelle de Franz Kafka. Jusqu’à Kafka, la métamorphose était synonyme d’une transformation et d’un accomplissement positifs. Chez Ovide, elle représentait la naissance de la poésie. Dans l’Évangile selon saint Jean, la transformation de l’eau en vin aux noces de Cana fut emblématique pour les miracles ultérieurs de Jésus, et Goethe admirait la métamorphose biologique de la fleur en feuille. Avec La Métamorphose de Kafka, présentée au TNL par Edgar Selge, tout change, et la métamorphose du petit marchand d’étoffes Gregor Samsa est ressentie comme un véritable séisme.

La métamorphose comme réalité

Aujourd’hui nous vivons, comme l’a écrit Eluard, dans l’oubli de nos métamorphoses. Et, outrepassant Kafka, la métamorphose n’est plus un événement exceptionnel et sismique, elle a envahi la réalité de tous les jours. Tout change, tout bouge, tout coule, tout se transforme, continuellement. La métamorphose est dorénavant quotidienne. Qui suis-je? Suis-je aujourd’hui le même qu’hier? Et toi, qui es-tu aujourd’hui que je pensais encore connaître hier? Le monde virtuel est perçu comme réel alors que la réalité s’évapore dans un nuage numérique. Aussi ne sommes-nous plus intéressés par l’état qui précède ni par celui qui succède à la métamorphose, mais tout au plus par le phénomène même de la métamorphose, phénomène gratuit et ne renvoyant qu’à lui-même. Le Théâtre National du Luxembourg s’occupera pendant la saison 15/16 de cette métamorphose qui est devenue, souvent à notre insu, notre nouvelle réalité.

La métamorphose comme théâtre

Et quel art plus que le théâtre peut raconter ces métamorphoses? Le théâtre, en effet, est lui-même le lieu de la métamorphose. Le temps d’un soir, le comédien se transforme, revêt non seulement un autre habit, mais encore une autre personnalité, et le théâtre se substitue complètement au monde, un monde transfiguré au point de disparaître dans l’imaginaire. Longtemps, le sujet de la métamorphose était avant tout romantique. Le grand poète allemand E.T.A. Hoffmann est à l’origine de deux métamorphoses proposées cette saison au TNL, celle du casse-noisette en prince et celle de l’automate en Coppélia, la séduisante mais mécanique jeune fille. A l’image d’Hoffmann, les métamorphoses dans le théâtre moderne sont noires et incisives. Quand les hommes, dans leur conformisme, se métamorphosent en rhinocéros chez Eugène Ionesco, quand le protagoniste de Thomas Bernhard met tous les ans son uniforme SS pour célébrer l’anniversaire d’Himmler, quand l’Ubu d’Alfred Jarry s’imagine roi et le devient, quand Marguerite Duras parle de l’acte de la représentation, quand deux comédiens incarnent à eux seuls les 292 personnages inventés par Norbert Weber – nous sommes en plein dans notre sujet. Samuel Beckett pousse la transformation à son paroxysme en confondant les identités de Watt et Knott (whatnot) et de Sam et Watt (somewhat). Echos d’ici… Analysons les métamorphoses de notre petit pays. Pour ce faire, nous proposons, avec Zuppermänner, des textes satiriques d’un de nos grands auteurs, Guy Rewenig, qui dans son écriture n’a rien perdu de sa verve. La jeune et prometteuse Nora Wagener présente dans un lieu insolite des Visions quotidiennes et cauchemardesques alors que la chanteuse luxembourgeoise Yannchen Hoffmann nous emporte dans un monde d’amour et de pulsion. … et d’ailleurs Le TNL est un lieu de découverte. Mister Paradise regroupe plusieurs pièces peu connues du grand Tennessee Williams qui observe les petites gens du Sud des Etats-Unis et leur confère une théâtralité à faire exploser la scène. Une autre vraie découverte est l’œuvre de l’auteur uruguayen Sergio Blanco. Avec Theben-Park, il fait du processus de la création d’une pièce la pièce elle-même et réécrit la réalité jusqu’au meurtre. Il est né à Istamboul, mais a commencé sa carrière en France: Tchéky Karyo nous fait vibrer au son de la guitare de Jimi Hendrix, et le verbe se fait chair et musique.

L’auteur en résidence

La métamorphose est par nature un acte poétique. L’auteur en résidence de cette saison est un poète qui investit la scène. D’origine luxembourgeoise, Pierre Joris vit depuis plus de vingt ans aux Etats-Unis. C’est un des rares auteurs de notre pays qui a choisi la langue anglaise comme langue littéraire. Et avec quel brio, quel souffle, quelle sensibilité! Il est poète. Il traduit de la poésie. Il écrit sur la poésie. Mais pour la saison 15/16 il deviendra auteur dramatique. Au Théâtre National, Pierre Joris raconte L’Agonie d’Ingeborg Bachmann. La poétesse autrichienne est entourée sur scène de personnages imaginaires qui pourraient porter les noms de Celan, Frisch et Henze. The Gulf (between you and me) sera l’occasion de montrer au public luxembourgeois que Joris est également un interprète hors norme. Chères spectatrices, chers spectateurs, laissez-vous envoûter par les artistes de votre Théâtre National ! Et que la métamorphose commence! Frank Hoffmann Directeur